Quand ça déraille aux funérailles
En août 1976, lorsque j’avais 4 ans, j’ai rapidement été confronté à la mort, ou plutôt à tout ce qui l’entoure.
C’étaient
les funérailles de mon grand-père paternel. Je l’adorais. Je garde encore un
seul souvenir intact de sa mémoire : Dans son fauteuil, il m’assoyait sur
ses genoux et me demandait ce qu’on obtenait en mélangeant de la peinture bleue
avec de la jaune. Il était peintre en bâtiment; il savait donc de quoi il
parlait. Peu importe ma réponse, cependant, le résultat était toujours
« du brun prout prout! ». Ça me faisait rire à chaque fois.
Au
salon funéraire, je me souviens être entré en compagnie de mes parents.
Confronté au cercueil, qui contenait le corps de celui que j’aimais alors le
plus au monde, je me suis mis à pleurer. C’est à ce moment qu’un adulte de mon
entourage s’est exclamé en disant quelque chose comme : « pourquoi il
pleure, lui, il est trop petit pour comprendre. »
Encore
aujourd’hui, je ne me rappelle pas qui a prononcé cette remarque idiote, mais
je ne l’ai jamais oublié. Ça m’a enragé, même. Peut-être que je ne comprenais
pas tout de la mort, mais je savais que mon grand-père ne reviendrait pas.
C’était fini.
D’ailleurs,
c’est peut-être tout ce qu’il y a à comprendre de la mort, c’est-à-dire qu’une
fois qu’elle a frappé, l’être cher ne reviendra plus jamais partager les bons
moments de votre vie. Qu’importe ce qui peut se passer après, personne ne le
sait.
Alors, à 4
ans, aussi bien dire que j’en savais autant que les adultes sur la mort. Car
eux, ils prétendaient savoir, c’est tout.
Avec
le recul, je comprends aussi que ces funérailles ont été le début de quelque
chose. Certes, j’ai assisté à plusieurs funérailles et salons mortuaires au
cours de ma jeunesse, j’étais obligé de suivre mes parents presque partout. J’y
ai entendu des commentaires qui ont fini par me dégoûter. Il n’a pas
souffert. – Ils l’ont-tu bien arrangé, hein! – Il a tout de même eu une vie
bien remplie. – Une chance, il en an profité. – La pauvre, elle ne méritait pas
ça.
Ces
phrases me dégoûtent. On dirait que les gens ne savent pas quoi dire dans un
contexte comme celui-là. Plutôt que de la fermer, ils se sentent obligé de dire
quelque chose qu’ls ne pensent même pas. Il y a aussi ceux et celles qui attendaient
le buffet pour s’empifrer de sandwich pas de croûte. Et quel respect restait-il
pour le défunt ou la défunte?
D’autres
ne viennent que pour prendre des nouvelles de ceux et celles qui restent ou
pour voir qui a pris la peine de se déplacer. Pis, comment va mon oncle
Henri? – Ton cancer, ça va mieux? – Les enfants ont des bonnes notes à l’école?
Je
me suis toujours dit que si on apprécie vraiment quelqu’un, on va le voir avant
de le retrouver dans un salon, ou même avant qu’il meurre. Une fois mort, c’est
trop tard.
J’en
ai finalement déduis que ces rencontres mortuaires sont faites pour les vivants,
pour aller aux dernières nouvelles d’une famille qu’ils n’osent pas visiter en
temps normal, pour voir comment les enfants ont grandis, obtenir les derniers
potins, etc. Bien souvent, ça ne prend que quelques secondes et le défunt, dans
son cercueil, devenait un simple élément de décoration.
Le
deuil peut se vivre de diverses façons, sans être obligé de se taper de
vieilles tantes énervantes aux becs mouillés que nous ne reverrons plus, de
toute façon, jusqu’aux prochaines funérailles. Et si c’était à leur tour la
fois suivante? Irions-nous nous recueillir devant leur dépouille pour lui
dire : ah, ils vous ont bien arrangé, ma tante.
Quand
j’ai atteint un certain âge, j’ai cessé de suivre mes parents dans ces
rassemblements lugubres et, quant à moi, complètement ridicules. Le deuil, on
peut le vivre à sa manière, avec la personne disparue seulement. C’est tout. Je
me dis aussi que si les gens ne viennent jamais vous voir durant votre vie,
pourquoi ils nous encensseraient lors de notre mort?!
Heureusement,
ces pratiques ont changé. Lorsque ma mère est décédée, bien des années plus
tard, je n’ai pas eu à vivre ces commentaires et présences irritables. Elle avait
choisi d’être incinérée et sans cérémonie. Quel soulagement. Ainsi, je pouvais
vivre mon deuil dans une véritable intimité.
